01 Jan
  • By Céline ARENS
  • Cause in

Dans le sourire d’un sheguey

Moi c’est Chris. Un petit garçon à la peau couleur charbon. Juste un petit garçon. Mais pour vous, vous dans vos belles et grosses voitures climatisées, vous sirotant vos cocktails dans les beaux restaurants de la Côte Sauvage. Pour vous je suis ce qu’on appelle un « Sheguey » : un enfant des rues. Un enfant perdu. L’enfant de personne. Je vis dans un petit pays appelé Congo. Dans la ville aux taxis bleus. Pointe Noire : « Ponton La Belle ». Dans un quartier bruyant, sale, délabré, moche mais à la fois si beau, si vrai. C’est ça la vie d’un « sheguey ». Je n’ai pas de maison mais quand j’ai de la chance, je trouve un coin isolé à l’abri des pluies tropicales qui inondent entièrement le quartier. Un petit coin sombre entre deux « Mauritaniens », c’est comme ça que l’on appelle les petites boutiques en bois tenus par les gens d’ailleurs. Le sol y est trempé mais on s’y habitue. Sinon je pars à la recherche d’un morceau de carton et à la tombée de la nuit, je m’allonge ou je peux. Chaque nuit c’est la guerre. Tous les dangers règnent : les virus, le fameux paludisme donné par les moustiques, les gangs de voyous qui dans le fond ne sont juste que des « shegueys » comme moi. Les yeux fermés mais l’esprit toujours en alerte, que Dieu me protège. Car tout peut arriver à la Cité. Tout. Et surtout le pire. Il faut être prêt à s’enfuir et vite. Courir toujours courir. Vous m’avez forcément déjà rencontré. Réfléchissez bien. Je suis l’un de ces enfants aux vêtements sales et troués, aux visages plein de sable et de cicatrices que cette vie nous a infligé. L’un de ceux à qui vous lancez des regards agacés parce que l’on gène, parce que l’on est la preuve du manque d’humanité et de justice du monde. Vous refusez de nous regarder trop longtemps par peur d’être contaminé par le virus de la pauvreté que nous représentons. Ou par honte peut être. Comme si c’était à moi de m’excuser de l’affront de salir votre si jolie « Ponton La Belle ». Oui, je suis l’un d’eux. Moi Chris, sept ans, sheguey. Je fais partie du décor urbain que l’on aimerait bien cacher, faire disparaitre parce que je ne colle pas avec les beaux palmiers des cartes postales ! Ma vie ? L’école est un luxe que je ne peux me permettre. Et puis après tout à quoi ça sert ? L’école ne remplit pas mon ventre qui crie que j’ai faim à longueur de journée. Je mange quand des « moudélés », les blancs sont généreux ou alors mes compatriotes sapés comme jamais. Mon sort dépend d’autrui mais autrui n’en a que faire de mon sort parfois… L’enfant maudit. L’enfant de personne. Le Sheguey. C’est malheureux n’est-ce pas ? Vous avez soudain pitié ? Mais ce n’est rien. J’ai une arme secrète : je sais sourire.
Un sourire éclatant qui contraste avec les ténèbres dans lesquelles je vis. C’est ma seule force. Si vous ouvrez les yeux, pour de vrai je veux dire, vous verrez beaucoup dans le sourire d’un Sheguey : La détresse, la peur, la faim le besoin de justice, la tristesse. Surtout la tristesse. Mais aussi la Force. Nous sommes les gardiens du coté triste de ce si beau pays. Un jour j’ai entendu dire que les enfants étaient l’avenir d’un pays. Laissez-moi vous dire que je ressens beaucoup de peine pour le mien alors. Parce que c’est nous l’avenir du pays, en tout cas en partie, nous les Shegueys. Et cet avenir risque d’être bien sombre et triste comme notre quotidien. Nous ne sommes rien. Nous ne possédons rien alors comment sommes-nous supposer construire quelque chose ? Mais nous avons notre sourire. Notre arme secrète. Qui sait, un miracle est encore possible.

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